La Fièvre de la Daurade à Sète 2

La Fièvre de la Daurade à Sète 2

Documentaire VHS 26′. Réalisateur : Jean-Luc Fittipaldi. Auteurs : Jean-Pierre Destand et Jean-Luc Fittipaldi, une coproduction ADL Images et Canal Marseille avec la participation du Centre national de la cinématographie et de la Région Languedoc-Roussillon, 1998.

Chaque année, dès la fin de l’été, la daurade royale (Sparus aurata) effectue, de l’étang vers la mer, sa migration saisonnière. Dans un entrelac de cannes et de fils de pêche, la capture massive de ce sparidé mobilise — durant quelques semaines — des centaines de pêcheurs sur à peine cent mètres de quai. La pêche à la daurade demeure un spectacle collectif : on y vient autant pour voir que pour pêcher. Et, comme disent certains habitués : « c’est tout un journal qui est derrière… », d’où la large place accordée aux commentaires et aux ovations qui fusent de tous côtés1. Bien que souvent associé aux territoires « exotiques », le film ethnologique est très courant en Europe. Si ce type de document vise à enregistrer tel rituel, telle technique ou telle fête2, sous l’influence des magazines télévisés un autre genre s’est peu à peu imposé : il s’agit du documentaire de création à dimension ethnologique. Interviews et enquêtes de terrain en constituent l’ossature. Généralement, ce sont des produits qui, pendant près d’une dizaine de jours, requièrent une équipe de tournage. Puis, du dérushage au montage, le travail se poursuit en studio. Un tournage en vidéo donne cours à maintes opérations (constitution d’une équipe, choix d’un matériel adapté au format, etc.). Schématiquement se regroupent un cadreur, un ingénieur du son, un directeur photographique, un réalisateur accompagné dans certaines productions d’un assistant. Quelquefois, un intervenant extérieur, l’auteur lui-même ou un conseiller scientifique réalisent les interviews face à la caméra. Sur le plan financier, il s’agit de coproductions. Interviennent alors plusieurs partenaires (collectivités territoriales — commune, région, département –, structure de production — institution ou sponsor — ainsi qu’une chaîne de télévision). Même si la durée de vie du documentaire vidéo (à caractère ethnologique ou non) reste relativement courte, son existence (en France comme à l’étranger) peut aujourd’hui être prolongée par le développement constant du réseau de distribution des chaînes (câble et satellites notamment). Enfin, les festivals du film documentaire (celui de Lussas en Ardèche) ou d’autres rencontres similaires apportent de nouvelles possibilités de lisibilité à ces productions.

En privilégiant surtout des séquences prises en extérieur, le documentaire fut tourné en octobre 1997, à Sète, dans les quartiers de La Plagette (quai de la daurade) et de La Pointe-Courte (quai du mistral). En termes de diffusion, la première eut lieu courant 1998, sur Canal Marseille. Puis, tout récemment, La fièvre de la daurade fut programmé sur Season. Nous évoquions plus haut l’inscription territoriale de cette pêche. Néanmoins, nous tenons à préciser qu’à l’inverse de certains animaux emblématiques qui entrent dans le registre festif languedocien3, à Sète, sur les berges de l’étang de Thau, lorsqu’il est question de la daurade, c’est uniquement de l’activité halieutique qu’il s’agit. En effet, la position qu’elle occupe, la passion qu’elle produit tout comme l’énergie qu’elle libère en font — avec toutes les nuances qui s’imposent –, à l’égal des joutes nautiques, une pratique fortement ritualisée et emblématique d’une ville côtière. En résumé, pour les pêcheurs à la ligne, comme pour les professionnels du filet, la sortie de la daurade crée un temps fort, une rencontre épisodique, faisant toujours écho aux lieux où on la pêche. En d’autres termes, à la croisée du maritime, du lagunaire et de l’urbain, Sète et les canaux de la ville nous apparaissent, au gré de l’analyse, comme des « hauts lieux » de la pêche à la daurade.

Fort de la relation étroite unissant le site, les pêcheurs et le poisson, le documentaire fut l’objet, en septembre 1998, d’une projection nocturne et en plein air : le choix du quartier de La Plagette (au lieu-dit « le terrain de boules ») était naturellement tout indiqué. Vécue par divers chercheurs et amis comme un moment ethnologiquement intense et particulièrement convivial, cette restitution se déroula donc in situ, à proximité des lieux de capture, renouant avec le vieil adage dont usent les pêcheurs et qui résume pleinement leur activité : « la pêche au(x) pêcheur(s) »4. Sous l’égide du Comité de quartier de La Plagette, des services communaux (Animation et Communication) de la ville de Sète, de la production et des auteurs-réalisateurs, cette projection réunit les différents acteurs locaux : élus, population locale, pêcheurs à la canne, professionnels du filet, habitants des quartiers de La Plagette et de La Pointe-Courte. De même, au coeur des problématiques culturelles, une projection-débat eut lieu au Musée de l’Étang de Thau (Bouzigues, 34), dans le cadre de « L’invitation au Musée » d’octobre 1998. En mars 1999, loin du domaine muséal mais toujours autour de la thématique de la « recherche/action », le film s’afficha également dans un bar de la ville de Sète (Le Gaulois) où furent tournées quelques séquences. En juin 1999, aux côtés d’un film sur la chasse de Jean Arlaud (Les appeaux de Carpentras, 1974), il fut projeté à l’occasion d’une séance du Séminaire interdisciplinaire sur les sociétés rurales(Paris/EHESS). En présence de l’auteur, l’ensemble donna lieu à un débat sur le rôle et la place qu’occupent les différents acteurs dans la production d’images audiovisuelles (quel type de relations entretiennent le réalisateur et l’ethnologue, surtout lorsque ce dernier participe au tournage et a rédigé le synopsis ? Quels sont les choix opérés lors du montage en studio ?…).

De même, ce documentaire fut présenté en mai 2000 dans le cycle de conférences organisé par la Société des Amis du Muséum d’histoire naturelle et du Jardin des Plantes sur le thème des pêches saisonnières exercées dans les canaux de la ville de Sète. Comme passent les daurades au rythme des coups de mer et des coups de mistral qui marquent la fin de l’été, ce documentaire renoue avec une écriture cinématographique liée à des impressions et des ambiances saisonnières bien précises : celle de l’automne, du temps des vendanges, de la rentrée scolaire et, avec elle, la réitération d’un moment précis, chargé de sens pour les populations locales : « le temps de la daurade ». Dans sa globalité, le documentaire nous invite donc à une description ethnographique de cette pêche triviale.

D’abord, un plan d’ensemble présente le site (à l’embouchure de l’étang de Thau, au lieu de partage des eaux de la mer et de l’étang) ; il s’accompagne d’un commentaire succinct évoquant les moeurs migratoires du poisson. Puis, des documents d’archives (quelques images prises en super 8, au cours des années soixante-dix) connotent la profondeur historique de cette prédation cyclique. Ensuite, loin de tomber dans le piège de la caricature outrancière, des personnages forts — Édouard (un retraité de chez Mobil), Canard (un instituteur), Fasso (un plâtrier), les frères Cornacchia (deux pêcheurs de métier) — parlent de leur passion. Il y est aussi question de météo, de la force du courant, de la collecte et de la qualité des appâts, des techniques de prédation (cannes et filets de fond)… En livrant des indications sur les moeurs spécifiques de ce poisson (habitudes nutritionnelles, migration génésique, etc.), en interrogeant son statut symbolique de « poisson noble » ou en parcourant les circuits de distribution (don, vente, échange) dont il est l’objet, c’est aussi le thème de l’attente (et, avec lui, de la patience) qui affleure. Enfin, confrontée à la question du sens que les passions collectives libèrent sur ces zones intersticielles (à l’interface de la mer et de l’étang : sur les canaux ; autour d’une espèce-cible), la mise en images offre à elle seule de nombreux axes problématiques.

Avec l’apparition des listes « Chasse Pêche Nature et Tradition(s) » aux élections européennes de 1989 (4,1 % des suffrages), les activités halieutiques et cynégétiques sont à la fois devenues un nouvel enjeu pour les politiques publiques locales et un slogan rassembleur pour certains membres de la classe politique française soucieux de séduire ou de conquérir un électorat porteur de particularismes locaux, de thèmes et de revendications identitaires5. Pour prendre d’autres exemples, qu’il s’agisse des mouvements régionalistes (apparus dans les années soixante-dix) ou du Mouvement des Pays (dont l’émergence remonte au début des années quatre-vingt), ces phénomènes d’ordre contextuel s’appuient sur des revendications territoriales et participent activement à des constructions identitaires de tous ordres. Mais aujourd’hui et souvent de façon insidieuse, les notions de patrimoine culturel, d’identité locale, de culture régionale, de « tradition ancestrale » (chasse et pêche traditionnelles), tout comme leurs prolongements ou leurs inscriptions au centre de pratiques sociales, sont, par les usages qu’en font les politiciens, les signes extérieurs (mais non moins réducteurs) de l’appartenance à un groupe. C’est ici que l’expression « la pêche aux voix » trouve tout son sens. Dans une autre logique, celle des élections cantonales de l’automne 1997, les journaux télévisés régionaux (FR3 Languedoc-Roussillon) n’hésitaient pas à commenter (et à signifier) l’absentéisme du premier tour en diffusant quelques images prises à Sète où se regroupent lors du « passage de la daurade » toutes les fines gaules de la région. En revanche, à propos des chasseurs cette fois, nous signalons la belle expression relevée dans la presse : « Il y a du plomb dans les urnes ». D’autres témoignages tout aussi significatifs réduisent la question de la diversité culturelle en proposant une lecture hâtive de la nation, du folklore, du terroir, ou des racines : « Nous, on n’est pas des poissons, on a des racines ! », se plaisent à dire certains protagonistes de l’exclusion. Que l’on se réfère aux poissons, aux arbres, aux oiseaux ou aux plombs qui les touchent, tous ces éléments érigés en supports métaphoriques de la pensée relèvent pleinement du monde social et culturel6 sur un phénomène local, celui des grandes pêches saisonnières (des « pêches de terriens » qui appellent plus largement des activités de prédation sur le littoral) — élargissent le champ de nos investigations à de nouvelles pistes de réflexion. Ces dernières viennent donc ici prolonger le contexte précis d’une problématique issue de la production audiovisuelle et de la restitution qui l’accompagne.

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